MUSIQUES ACTUELLES ET BAC OPTION MUSIQUE

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    hemiole
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    Bac musique : pour une pensée iconoclaste et non facultative.

    Delphine Mieugard, votre tribune dans le numéro 450 de la lettre du musicien s’apparente-elle à une farce ou à une imposture ? J’hésite encore. A vous lire, l’épreuve facultative de l’option musique au bac cumulerait tous les maux de l’inculture et de l’incompétence, vous autorisant à hurler avec les loups. Son évolution vous inquiète car la musique classique n’y a plus la part belle. Soit. Mais de là à laisser croire que les choix opérés dans les programmes sont faits par des sourds dont vous mettez en doute la culture musicale, à affirmer que leurs arbitrages défient « toute logique », sont « aberrants », « peu intéressants », ou bien relèvent d’un « inventaire à la Prévert » sans réflexion aucune, c’est aller un peu vite en besogne et dénier, d’une part, la réalité musicale de notre époque, d’autre part les orientations des politiques publiques en matière d’éducation artistique à l’œuvre dans notre pays. Vous seriez-vous trompé de siècle pour aimer tant regarder (vers) le passé ?
    Votre vision de la culture s’évertue à penser que le seul art finalement légitime et digne d’être enseigné est celui consacré par son académisme et son inscription durable dans une histoire officielle. Ces critères vous font distinguer le bon grain de l’ivraie pour évaluer l’intérêt d’une musique, selon l’importance que vous accordez aux notions de répertoire, patrimoine, célébrations – uniquement « nationales » (sic !)- , limitées aux compositeurs classiques, je suppose, et si possible morts depuis longtemps. Donc, de préférence, une culture savante occidentale, ethno-centrée et figée sur elle-même. D’où votre prédilection à aimer l’art lorsqu’il est établi à titre conservatoire, à qualifier ou disqualifier les esthétiques, courants, périodes ou artistes selon un goût qui désormais relève d’un autre âge. Car notre temps est postmoderne depuis un moment déjà : c’est celui du relativisme, du métissage, de la mondialisation des échanges culturels, et de la dé-hiérarchisation des valeurs hautes et basses de la culture.
    Les Beaux-arts et la distinction bourdieusienne ne sont donc plus les seuls curseurs susceptibles d’être actionnés pour définir les contours mouvants de notre champ culturel. Les sociologues ou anthropologues le savent bien (Hervé Glevarec, Richard Peterson, Emmanuel Parent), actant de la diversification des pratiques culturelles, de la légitimation des cultures populaires autrefois minoritaires ou volontairement mises au banc de et par la culture cultivée. Les institutions culturelles également, accordant désormais leur reconnaissance à des esthétiques communément regroupées sous l’appellation « musiques actuelles ». Ces musiques ou artistes que vous fustigez à loisir sous des prétextes fallacieux sont depuis la fin des années 90 rentrées dans le domaine patrimonial a priori le plus conservateur : les musées. On peut mentionner les expositions organisées par la Cité de la musique, et consacrées à Miles Davis, Jimi Hendrix, Bob Dylan, au mouvement punk, aux musiques noires (« Great Black Music », printemps/été 2014). Mais peut-être seriez-vous tentée de qualifier Laurent Bayle, directeur de la Cité de la musique, d’inculte incompétent en musique pour justifier votre croisade…
    Si vous n’avez pas mis les pieds – et les oreilles – à l’exposition « Great Black Music » cet été à Paris, peut-être vous êtes-vous risqué en Avignon pour juger sur pièce du dernier spectacle d’Alain Platel, « Coup Fatal », mélangeant airs baroques, rap, jazz et musique congolaise. Un cosmopolitisme du plus bel effet. Les artistes se posent moins de problèmes de conscience que vous sur l’égalité ou la porosité des esthétiques.
    Ayant consulté votre avis éclairé sur Ibrahim Maalouf ou le jazz en général, je n’ose imaginer ce que vous seriez capable d’écrire sur les démarches artistiques de Christina Pluhar, Karol Beffa, Uri Caine, Jacques Loussier ou encore Jean-François Zygel – pour ne citer qu’eux – qui doivent vous paraître bien hérétiques lorsqu’ils se délectent à jeter des ponts entre les musiques, plutôt qu’à les dresser les unes contre les autres.
    Même dans l’enseignement musical spécialisé, voilà déjà plus de trente ans que les musiques actuelles sont inscrits dans le cahier des charges des disciplines à proposer, sous l’impulsion – entre autres – d’un Maurice Fleuret dont les convictions ont essaimé jusqu’au récent rapport Lockwood. Changement léger, lent et difficile (bien tempéré, dirait Eric Sprogis) : il y a toujours un faible nombre d’élèves et volume d’heures dans chaque école pour les musiques actuelles, je vous rassure, la musique classique constituant toujours, et de loin, la grande majorité de l’offre d’enseignement. Mais changement incontournable au regard des enjeux de service public et des pratiques amateurs. L’entreprise du Canopéea peut aussi attester des mutations en cours. Dans son récent document « Culture au point », au chapitre société et conservatoire du 21e siècle, on peut y lire : « la prise en compte de l’ensemble des cultures aujourd’hui mises à notre portée doit être considérée comme une condition centrale des missions et de l’exercice des structures d’enseignement artistique. » Une telle assertion se situe dans la continuité de la politique souhaitée par le Ministère via la Charte de 2001 et le SNOP de 2008. Donc là encore, rien de nouveau.
    Alors oui, quand l’Education Nationale décide d’ouvrir le champ des esthétiques pour l’option facultative au bac depuis maintenant plus d’une décennie, s’en offusquer ou s’en inquiéter devient un combat d’arrière-garde et fait gentiment sourire. Crier au dévoiement n’a plus de sens, car c’est ignorer une réalité musicale dont on ne peut plus faire l’économie. Sauf à faire comme Louis XVI qui, se voyant rapporter les événements de la prise de la Bastille, nota dans son journal qu’il ne se passait  « rien ». Vous parlez des musiques actuelles sans véritablement connaitre votre sujet. Faire œuvre de mépris à leur propos ou citer quelques références sporadiques ne suffit pas à faire illusion.
    Vous ne savez pas comment contextualiser ou problématiser l’album Tutu de Miles Davis ? Lisez l’ouvrage de Vincent Cotro, mais ne dites pas autant d’inepties en résumant les années 80 à des artistes prélevés au hasard de votre fantaisie, tout en feignant d’ignorer l’impact des musiques électroniques et urbaines dans la création musicale depuis cette période. Vous ajoutez votre voix à la sempiternelle rengaine contre les industries culturelles, alors que ces dernières sont largement reconnues pour avoir généré de multiples innovations musicales (courants esthétiques, nouvelles lutheries,…). Alors, en guise de consolation, vous rêvez à la restauration d’un art musical établi, officiel, non dégénéré, et non perverti par le commerce et le temps présent, à l’image de la haute opinion que vous vous faites des arts plastiques, du théâtre et de la littérature. Votre pensée ne s’embarrasse effectivement pas de l’essentiel, car elle reste somme toute très anecdotique.
    Gabriel PERREAU

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